Tiers-lieux
- dianedevau
- 24 avr. 2017
- 3 min de lecture

Ces derniers temps, des lieux d'un nouveau genre émergent dans nos villes, où l'on retrouve des travailleurs nomades ayant troqués leur bureau pour leur pc portable et une connexion internet. Ces derniers désillusionnés par le monde du travail actuel, jugé trop discriminant, oppressant, trop incertain, voire déprimant, clament ainsi la libre initiative individuelle pour les retombées positives qu'elles insuffleraient à la communauté. Ce désenchantement partagé tend à faire vaciller nos modèles d'organisation historiquement institués. En effet, il semble que face au délitement des communautés traditionnelles (communauté familiale, communauté religieuse, communauté professionnelle) constitutives de ce qu'Emile Durkheim (1) nommait « solidarité organique » et « solidarité mécanique » pour expliquer ce qui était au fondement du lien social, apparaissent désormais, des communautés de nature réticulaire.
Ces communautés se retrouvent généralement dans ce qu'Antoine Burret appellent des « tiers-lieux », entendus comme « milieu de vie et de production dans une société gouvernée par l'information. Les tiers-lieux pour rendre tangible l'intangible. Un ancrage localisé où les savoirs, les idées, les concepts rencontrent ceux qui les font vivre et évoluer au quotidien. Approche marchande et non marchande, ascendante et descendante, au - delà des barrières cognitives, il s'agit de se donner de l'avenir. Et cela passe par la mutualisation des ressources matérielles, le partage d'information et la création collective des communs. »(2)
Le terme « tiers » rappelle la locution du « tiers-état », dont la dimension symbolique nous renvoie à cette assemblée hétérogène d'individus qui allait écrire une histoire commune. Embryons de ces nouvelles formes sociales et urbaines, les bibliothèques, les salons de coiffures, bistrots et autres cafés sont historiquement des lieux de proximité réunissant visiteurs de passages et habitués avec la même convivialité. Ray Oldenburg, sociologue américain, a identifié plusieurs caractéristiques propres à ces « tiers-lieux », dont notamment « l'ambiance [qui] y est souvent joviale et les relations entre individus respectueuses ; les échanges informels y sont favorisés permettant des rencontres inattendues: ce sont des endroits facilement accessibles avec une grande amplitude horaire ; la simplicité du décor invite les usagers à se mettre à l'aise ; les usagers y reviennent régulièrement et se constituent petit à petit en structure communautaire ; la création d'une communauté d'habitués génère un sentiment d'appartenance au lieu qui agit comme « une maison hors de la maison » , où la confiance qui règne entre les individus incite à un comportement naturel voire familial ; la diversité des usagers favorisent la rencontre avec des populations variées ; la rencontre, dans un cadre de confiance et avec des cultures diverses créée une dynamique d'apprentissage mutuel ; les relations ne sont pas contraignantes, mais basées sur une forme de camaraderie, occasionnelles et se distinguent ainsi des liens d'amitiés. »(3)
Ces tiers-lieux viennent ainsi réinterroger les fonctionnalités déterminées de nos espaces urbains, en réussissant à réunir l'expression d'un affect personnel et d'une activité dans un lieu qui se veut commun. On y croise des personnes venant d'horizons divers, pourvues de compétences parfois contraires, qui viennent échanger leurs idées, leurs connaissances pour fertiliser leur projet. Ces lieux donnent à voir une autre organisation du travail, qui se veut plus horizontale et plus ouverte, dans la lignée du modèle peer-to-peer.(4)
Même l'aménagement du lieu est généralement révélateur de ce qui se joue idéologiquement à l'intérieur. Ne ressemblant en rien à celle d'un bureau conventionnel, la scénographie est pensée pour être propice à la rencontre, l'échange convivial, la circulation et le partage d'informations. Un tiers-lieu ne se décrète pas, il résulte d'une construction au cours de laquelle l'ensemble des acteurs expose et confronte ses valeurs. Un référentiel de principes directeurs émerge peu à peu, pour que chacun ait une compréhension claire du lieu et puisse se l'approprier sans porter préjudice aux autres occupants. Le fonctionnement et les usages du tiers-lieu sont donc contingents des relations et interactions sociales qui s'y produisent. Derrière ce terme générique, se cache en réalité des organisations, des modes de financements, des systèmes de valeurs, des domaines d'actions spécifiques à chaque tiers-lieu, en fonction du sens que ces membres lui donnent.
Dans ce monde multidimensionnel, les tiers-lieux proposent ainsi un modèle d'organisation où les acteurs s'autorisent à recoudre des liens entre leur savoir-faire et leur savoir-être en s'engageant, s'impliquant à différentes échelles, à différents moments. Phénomènes encore en marge, les tiers-lieux accordent alors à chacun davantage de marge de manœuvres pour réencastrer sa singularité au commun.
1 Emile Durkheim, De la division du travail social, 1893
2 Antoine Burret, Tiers-lieux...Et plus si affinités, Broché, 2013
3 Ray Oldenburg, The Great Good Place : Cafes, Coffee shops, Bookstores, Bars, Hair Salons and other Hangouts at the Heat of the Community, Marlowe & Co, 1989
4 « Technologie d'échange de fichiers entre internautes, permettant à deux ordinateurs reliés à Internet de communiquer directement l'un avec l'autre sans passer par un serveur central. », Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française, 2005, URL :http://www.gdt.oqlf.gouv.qc.ca/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche=8355132